Des premières écritures cunéiformes* gravées sur les tablettes mésopotamiennes au traitement de texte à commande vocale, des premiers couteaux en silex de l’âge de la pierre taillée à la chirurgie robotique assistée par ordinateur et réalisable à distance par un chirurgien situé à Paris sur un patient dans un lit d’hôpital à New York, on peut mesurer les progrès de l’homme en matière de technologie, y compris dans le domaine médical.

La médecine a évolué, beaucoup évolué ces deux derniers siècles, plus qu’elle ne l’a fait durant le millénaire précédent ! Pour autant, nous assistons encore à des pratiques que, comme le disait Hamadou Hampaté Ba, « nos ancêtres eux-mêmes s’ils revenaient à la vie, trouveraient caduques et dépassées ». Particulièrement dans notre continent et nos contrées, les progrès de la médecine moderne semblent parfois lointains voire anecdotiques. Nos moyens technologiques et surtout financiers ne nous permettent souvent pas d’avoir accès, à grande échelle, à ces technologies médicales de pointe.

Cependant, et surtout, le principal obstacle à noter pour l’accès au progrès scientifique en général, et médical en particulier, semble être une mentalité et des croyances qui, certes font partie de notre identité culturelle, mais aussi constituent un handicap et des œillères qui nous empêchent de lutter contre une mortalité et une morbidité qui touchent toutes les catégories d’âge et de sexe de notre population.

Faisons un petit voyage dans le passé, du côté du Moyen Âge et nous verrons qu’en ces temps, du Vème au XVème siècle, dans le monde, c’était le temps :

– des puissants seigneurs régnant sans partage sur des royaumes et guerroyant les uns contre les autres,

– des chasses aux sorcières et autres faiseurs de magie, noire comme blanche, qui étaient livrés à la vindicte populaire et brûlés sur les bûchers,

– des troubadours chantant les louanges des puissants seigneurs lors de fastueux banquets alors que le peuple réclamait du pain!

– des chevaliers preux qui, au nom de la religion menaient des croisades jusqu’en terre sainte,

– des vaisseaux rudimentaires qui allaient à la découverte du Nouveau Monde dans des voyages périlleux et parfois sans retour car le vieux continent n’offrait pas d’El Dorado,

– des maladies telles que la peste, qui décimaient des villages entiers, malgré les potions sagement préparées par de respectueux druides, alchimistes et autres hommes de science de l’époque,

– du taux de mortalité infantile qui était si élevé que les femmes essayaient d’avoir le plus d’enfants possibles pour que certains puisse survivre pour aider à cultiver la terre,

– de l’espérance de vie moyenne qui était si basse, en plus des ravages de la guerre, la famine, la sécheresse, etc.

Une foire au Moyen-Age – Huile sur toile : Félix de Vigne

Puis est venu le siècle des Lumières, et… la lumière fût !

Ensuite plus récemment, il y a eu :

Pasteur avec son microscope, qui à mis un terme à la théorie de la génération spontanée en nous démontrant l’existence de ces êtes invisibles à l’œil nu que sont les microbes et qui aujourd’hui encore font des ravages,

– Puis Jenner est venu nous donner l’astuce de la vaccination et de la protection qu’elle confère et pour autant, la tuberculose, la poliomyélite, le tétanos continue encore à nous arracher des êtres chers,

– Puis Sir Flemming, avec sa fortuite découverte des antibiotiques, a ouvert une nouvelle ère de la guerre contre l’infection, faisant passer la mortalité maternelle de 90 à 1% dans certains pays,

– Ensuite Pierre et Marie Curie nous ont révélés la magie de voir l’intérieur du corps par la manipulation d’atome,

– Enfin d’autres sont venus avec l’anesthésie, la cœlioscopie, l’échographie, la radiothérapie, la FIV et ce n’est pas fini….

Marie et Pierre Curie – Creative Commons

Pour revenir plus haut, cette description du Moyen Âge ne vous semble-t-elle pas familière ? N’avons nous pas, en Afrique, en ce XXIème siècle :

– de puissants chefs d’États et de gouvernement (seigneurs), régnant sans partage sur des pays (royaumes) guerroyant les uns contre les autres,

– nos chasses aux mangeurs d’âmes, voleurs de sexe (sorcières et autres faiseurs de magie, noire comme blanche), qui sont livrés à la vindicte populaire et lapidés par des foules convaincues de leur culpabilité sans aucune autre forme de procès (brûlés sur les bûchers),

– nos chanteurs (troubadours) vantant les louanges des puissants dirigeants (seigneurs) lors de fastueux dîners de gala (banquets) alors que le peuple réclame de l’eau courante et à manger (du pain, du pain),

– nos fanatiques (chevaliers preux) qui, au nom de la religion de paix et de miséricorde mènent la guerre (des croisades jusqu’en terre sainte),

– nos pirogues (vaisseaux rudimentaires) qui tentent d’aller à la conquête de l’Europe (découverte du nouveau monde) dans des voyages périlleux et souvent sans retour car pour ces milliers de jeunes, seul compte la devise de leur rappeur préféré: « get rich or die tryin »* (le vieux continent n’offrait plus l’El dorado que représentait le nouveau monde),

– nos maladies telles que la le choléra, la fièvre Ébola, le paludisme (peste) qui déciment des villages entiers malgré les potions sagement préparées par de respectueux marabouts-guérisseurs (druides, alchimistes) et autres hommes de science de notre époque,

– Notre taux de mortalité infantile parfois si élevé que les femmes essayaient d’avoir le plus d’enfants possibles pour que certains puisse survivre pour aider à cultiver la terre,

Oui, nous vivons notre Moyen Âge!

Nous vivons notre Moyen Âge malgré notre connexion 4G sur nos smartphones et nos tablettes.

Nous vivons notre Moyen Âge malgré nos cartes bancaires, nos 4×4 et autres SUV.

Nous vivons notre Moyen Âge malgré nos voyages en Boeing ou Airbus pour aller à Paris, à Montréal ou à la Mecque.

Nous vivons notre Moyen Âge malgré nos appareils d’échographie 3D , que dis-je: 4D!

Nous vivons notre Moyen Âge avec la péridurale que nos mamans refusent à nos sœurs, avec la césarienne qui sauve des vies bien qu’elle ait mauvaise presse, avec la chirurgie plastique qui répare nos filles victimes de mutilations génitales barbares, avec nos vaccins contre l’hépatite B ou le cancer du col de l’utérus, avec notre streptokinase* qui sauve d’un infarctus…

Nous avons plus récemment eu notre :

Cheikh Anta Diop qui nous a rétabli dans l’échelle de la civilisation mais qui nous en voudrait beaucoup s’il revenait à la vie!

– Notre Mandela inégalable, incommensurable!

– Notre Modibo Diarra infiniment brillant !

– Et j’en passe…

Mais, hélas, nous sommes tout de même à notre Moyen Âge, dans la pensée comme dans le comportement!

Notre réalité ne peut pas être différente de la réalité d’autres peuples, le corps est le même partout, que l’on soit africain ou d’un autre continent.

D’autres civilisations plus avancées que les nôtres ont arrêtées certaines pratiques, nous devons arrêter aussi!

Le pouvoir de la prière reste indéniable cependant! On peut donc toujours prier selon nos croyances et notre religion ou notre conviction intime.

Mais, acceptons le progrès aussi, car nous sommes au 21eme siècle… et au Moyen Âge aussi!

Rendez-vous donc dans quelques siècles, là nous serons, enfin, trop tard, au 21eme siècle de la modernité, si, entre temps, notre comportement n’a pas entraîné l’auto-extinction de notre propre espèce.

Dr Abdoulaye Diop, Toubibadakar

 

L’écriture cunéiforme est un système d’écriture complet mis au point en Basse Mésopotamie entre 3400 et 3200 av. J.-C., qui s’est par la suite répandu dans tout le Proche-Orient ancien, avant de disparaître dans les premiers siècles de l’ère chrétienne.

* devient riche ou meurt en essayant

La streptokinase est une protéine de 414 résidus d’acides aminés synthétisée par plusieurs espèces de streptocoques qui a la propriété de se lier au plasminogène humain. On l’utilise comme médicament thrombolytique efficace et bon marché dans certains cas d’infarctus du myocarde et d’embolie pulmonaire.

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Je suis toubib! Docteur si vous voulez, gynécologue obstétricien plus précisément! Je suis né à Dakar, j'y ai grandi et fait toutes mes études du CI à la Spécialisation. J'adore écrire presque autant que mon boulot. Il m’arrive souvent d’écrire de petits articles biographiques sur ma vie de médecin à Dakar, et au Sénégal surtout, lors de mes missions en brousse. Je compte bien vous dire ici: pourquoi, comment, quand , ou, ma vie avec mes patient(e)s, sans mes patients, contre mes patients et pleins d’autres choses encore.
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